Sans fond ? Comment la Suisse perd ses terres arables – et avec elles un réservoir silencieux de CO₂
Le débat public sur la durabilité est souvent dominé par les émissions, la transition énergétique et la mobilité. Ce faisant, on oublie un élément central de notre base vitale : la surface sur laquelle notre alimentation est possible. Plus précisément, les terres arables fertiles – une ressource non seulement limitée, mais de plus en plus menacée en Suisse.
En comparaison internationale, la Suisse dispose de très peu de terres arables par habitant : 4,5 ares, soit 450 mètres carrés, sont en moyenne à la disposition de chaque personne dans notre pays. Cela correspond à un peu moins de deux terrains de tennis, ce qui est suffisant pour récolter environ 500 kilos de pommes de terre par an, quelques légumes, un peu de céréales, et peut-être un ou deux petits animaux. Cela peut suffire pour un jardin autosuffisant, mais pour nourrir un pays entier, cela marque une limite silencieuse.
A titre de comparaison, la France dispose de près de six fois plus de terres arables par habitant et l’Allemagne d’environ trois fois plus. Cette disparité n’est pas seulement la conséquence de la géographie alpine – elle est aussi le résultat de décennies de définition de priorités, dans lesquelles la densification et l’expansion urbaine ont souvent pris le pas sur la sécurité alimentaire et la protection des sols.
La perte de terres arables n’est pas seulement un problème de politique agricole, c’est aussi un problème de politique climatique. Les sols fertiles stockent des quantités considérables de carbone – en moyenne 95 tonnes par hectare dans les terres arables, 181 tonnes sous les prairies et jusqu’à 507 tonnes dans les tourbières. L’urbanisation libère jusqu’à 80 tonnes de CO₂ par hectare. La perte à long terme est encore plus dramatique : un sol imperméabilisé ne peut plus produire de matière organique ni stocker durablement du CO₂. Sur une période de 30 ans, ce « stockage perdu » s’ajoute à 150 à 450 tonnes de CO₂ par hectare.
La fonction écologique des sols ne s’arrête toutefois pas à la protection du climat. Les surfaces imperméables perdent leur capacité à absorber l’eau, à filtrer les polluants, à préserver la biodiversité et à produire des aliments. Elles deviennent durablement inactives sur le plan climatique – et sont donc exclues du cycle écologique.
Parallèlement, notre dépendance structurelle vis-à-vis des importations de denrées alimentaires implique un déplacement de l’impact environnemental. Les calories que nous ne produisons pas sur notre sol doivent être produites ailleurs, souvent en utilisant massivement de l’eau, avec une perte de biodiversité et des conflits sociaux dans les régions exportatrices. L’empreinte écologique de notre alimentation ne s’arrête pas aux frontières nationales.
La surface devient ainsi une question morale et stratégique : quel degré d’autonomie voulons-nous nous permettre ? De quel niveau de résilience avons-nous besoin en tant que société ? Comment concevoir notre relation avec la ressource naturelle qu’est le sol ?
Une agriculture durable ne suffit pas. Il faut une stratégie globale de gestion des terres qui intègre l’alimentation, la protection du climat et la biodiversité. Il s’agit notamment de
- Protection des terres arables existantes,
- Promouvoir systématiquement des méthodes d’agriculture qui reconstituent l’humus,
- Revitalisation des sols affaiblis
- Reconnaissance politique du sol comme infrastructure critique
- Une discussion réaliste sur la consommation d’espace par habitant – non polémique, mais basée sur des faits
La surface ne peut pas être multipliée. Elle est finie – mais la façon dont nous l’utilisons est façonnable. Le tournant écologique ne commence pas à l’étranger, ni dans les échanges de quotas d’émission, ni dans les solutions techniques de compensation. Elle commence sur le sol national. Au sens propre du terme.

Répertoire des sources
1. centre fédéral d’information agricole (BZL), Allemagne. Combien de CO₂ les sols agricoles absorbent-ils ?
2. WWF Autriche (2023). Rapport WWF sur les sols 2023
3. conseil en environnement Autriche. Imperméabilisation des sols et consommation d’espace
4. l’Agence européenne pour l’environnement (AEE). Prise de terres et dégradation des terres
5. Office fédéral de la statistique bfs.admin. Espace-Environnement Utilisation du sol-Couverture 2024